Grenouille à moitié dans l'eau
Créations

[Nouvelle] Les grenouilles aussi peuvent rêver

Un rêve hallucinatoire, ce devait être encore un de ceux-là. Pourtant habitué à ingérer diverses substances – billes, injections, plantes –, Henri n’a jamais entendu aussi clairement de telles mélodies, stridentes, sensuelles, celles de créatures féminines qui semblent jouir au loin. Ou qui sont contraintes à chanter, il ne saurait dire. Jamais il n’a eu aussi faim, sans même savoir de quoi il a faim. Comme si son palais désirait des nutriments inconnus à ses papilles. Un jamais de plus qui le conforte dans une réalité qui appartient au sommeil seul.

Depuis la rive, on voit Henri déverrouiller ses paupières mécaniquement. Un effort qui laisse transparaître deux envies contradictoires – savoir et ne pas voir. Peu à peu l’absurde le teint d’une ampleur aussi vaste que la couleur émeraude qui colore son corps. Il découvre l’origine de ses courbatures sans fin, tente de joindre ses membres supérieurs, patauge, flotte en nénuphar. Il ne s’aperçoit pas immédiatement que la voie luciolactée est tombée sur lui ; dans la nitescence créée par cette brume spiralée de coléoptères, il remarque sa cravate, engluée. Les chants lointains se mutent en gisements gutturaux, sur lesquels crissent les lucioles agglomérées. Bientôt ses instincts illusoires et nouveau-nés font gicler sa langue en direction d’une grosse mouche, qu’il répugne à apprécier.

De là, on peut voir dans ses globes sans fond qu’il se rappelle. Et à travers son souvenir, on croirait que le vacarme de l’étang se tait. La cravate, la féérie, les fantasmes se dissipent.

Il s’était marié. Ou devait se marier. Peut-être aurait dû. L’amphibien ne savait plus.

Il ne sait pas se frotter les yeux ; les clignements disparus le rendent plus immobile encore dans la vase.

Et dans l’incompréhension la plus sonore, elle apparaît, ombreuse, pulpeuse, la peau tiède.

« Mon cher mari. »

Les jamais rebondissent avec fracas sur son mucus. Jamais il n’a dîné avec sa bien-aimée sur ce toit-terrasse idyllique, les yeux dans l’Océan. Jamais il n’a eu cet appartement au coin de la rue Robert dans lequel il pensait prendre soin de tout un tas d’aromates, d’un chat et d’une carrière de comédien.

Les grenouilles aussi peuvent rêver.

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