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[Nouvelle] Liberté en Si Majeur

Ça fait déjà deux heures. Deux heures que je suis libre. Délivré d’un travail qui n’a aucun sens, détaché d’un pied-à-terre – boulet à la cheville –, affranchi des relations sociales qui puent l’avortement à peine nées. Prêt à y aller sans envisager un retour.

Qui aurait pensé que le prélude à l’hymne de ma liberté résonnerait sur un fauteuil rude et froid de la gare de Fleuri-les-Champs ? Pourtant je la respire dans le nid des trains, le café des grands voyageurs, la routine des pendulaires. Et j’attends que vienne à moi l’endroit où j’irai tout commencer pour la seconde fois. Les destinations défilent, soufflant d’est en ouest, me surprennent, vingt minutes avant que les rails ne s’échauffent dans leur direction.

Au milieu du mouvement si propre à une gare, brouillon, pressé, perdu, une femme est suspendue au tableau des arrivées. Ses talons vont et viennent sur le sol comme si elle essayait de voir au-delà d’un mur. Avec ma vue oblique, je distingue ses lèvres qui semblent proférer des mots inaudibles, les mains dans les poches, sans sac, sans rien, les orteils sur ressort.

– Vous aussi, vous êtes dans l’attente ?

Elle ne m’envisage pas et continue d’onduler sous la voix mécanique qui bruit dans le hall.

– Qui… Là-bas… C’est l’heure…

Elle est en boucle, sa langue et ses cheveux réciproques. Fixe le panneau, sans avoir besoin de cligner les yeux, son corps le fait pour elle.

– Qui, là-bas, c’est l’heure ? Vous m’intriguez. Moi, vous voyez, j’ai juste assez d’argent pour me rendre vers un là-bas.

– Si je tourne les yeux, je vais tout louper.

– On peut continuer à se parler de côté, c’est toujours mieux que de dos.

Les villes continuent de disparaître au profit de nouvelles, parfois inconnues, parfois sous un autre drapeau.

– Si vous comptiez sur moi pour savoir où aller, passez à autre chose. Qui… Là-bas… C’est l’heure. J’attends quelqu’un qui doit arriver à un moment, de je ne sais où.

– Merveilleux, j’avais besoin qu’on me prenne pour un con ! Bon, il y a un train pour Prague dans quinze minutes, je pense que c’est le mien ! Allez, bon vent.

Sac en place, rêves mâchés, chaussures usées, je distingue le quai qui avale déjà des dizaines de touristes allant vers l’est.

– Qui… Là-bas… C’est l’heure… Vous ! J’ai oublié de vous dire, je vois enfin. C’est vous que j’attends.

– C’est ça la danseuse, je vous ai dit que je partais pour ne plus revenir. Mais bon, mes mots n’ont pas dû surpasser les vôtres.

– Vous allez revenir quand même, mais dans une grande boîte.

***

Le présage d’une folle. Pourquoi s’attacher à une phrase qui me met dans un cercueil avant même que je ne commence ma nouvelle vie ? Pourtant, je ne fais qu’y penser. Les membres libres, le cerveau enchaîné. Je scrute les passagers et suspecte leurs valises à la recherche – aveugle – d’une bombe chimique qui terminerait mon existence. Je prends des gants pour tendre mon billet au contrôleur, pour parler de ce que je fais là à mon voisin indiscret. Rester vague. Anonyme.

Arrivé à Prague, je traverse les routes au milieu de dizaines de personnes, craignant l’accident de bus. Avec un peu de chance, les autres encaisseraient l’aplatissement avant moi.

Pour me nourrir, je fais les marchés, lave mes aliments dix fois avant de les faire bouillir pour ôter toute menace biologique.

Mes colocataires dans le foyer que j’ai trouvé temporairement me jugent en silence. Sauf le musicien. Du matin au soir, il est cloué à son piano, unique pièce luxueuse dans cet affreux gourbi. C’est un piano à queue, à peine désaccordé, qui ulule du Brahms ou du jazz de comptoir selon les heures.  

Les jours fuient, mon petit pécule fond. On me demande toujours plus. D’abord c’est une participation aux dépenses courantes, puis ce sont des travaux dans l’immeuble. Bientôt je paie le double de mon loyer initial, et prépare donc mon départ. Je trouve un gîte à quelques kilomètres de Prague ; j’emballe toutes mes affaires le soir, et dort sur mon sac à dos, la douce mélodie du lendemain m’emportant bien vite.

Un goût de sang me réveille. Mais aussi l’inconfort, le tiraillement d’écorchures sur la peau. Il fait encore noir. Un de mes doigts s’agite, c’est un do qui répond.

Ils m’ont enfermé dans le piano. Lequel est transporté je ne sais où. Plus de sac à dos, plus d’argent ; mes vêtements encore me protègent de l’acide lacération des cordes qui vrillent.

Après de nombreuses heures de cacophonie déchirante, le convoi s’arrête.

On roule le piano – je ne peux émettre un son sous peine d’avoir la langue coupée en fa mineur.

L’air se rafraîchit, une voix familière retentit.

« Bienvenue en gare de Fleuri-les-Champs »   

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